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Points de Vue

Le corps des janissaires :

Figurine de BarberousseLa fleur du système de recrutement dans l'armée turque fut la création du corps des janissaires en 1438. Celui ci servit non seulement de fer de lance dans tous les combats, mais aussi une barrière à toute velléité politique des spahis turcs. On envoyait des détachements de janissaires en stationnement dans les garnisons des points les plus sensibles. Grâce aux statuts dont il fut gratifié, ce corps ne fut pas accessible à tout le monde. Seuls, les chrétiens convertis, leurs enfants, les enfants issus d'un Turc et d'une chrétienne, en avaient le droit. A l'époque de la toute puissance du gouvernement othoman, les Turcs eux mêmes étaient exclus de tous les honneurs militaires et civils ; les enfants nés d'un Turc et d'une indigène musulmane subissaient le même sort.

Pendant le règne de Soliman le Magnifique et de Selim 1, il était impossible à un musulman libre de naissance de s'élever à un poste important dans l'armée ou dans l'administration quelles que fussent ses qualités ou ses compétences. Les plus hautes fonctions étaient réservées aux « Kullar », ces « Hommes du Sultan », alors que la classe féodale de l’Empire, celle des guerriers d'ascendance anatolienne, se voyaient écartés du pouvoir et privés de certains privilèges. L'empire turc menaçait alors de devenir une institution dans laquelle le talent ne recevait de récompense qu'à la condition de n'être pas celui d'un musulman de naissance on d'un Turc anatolien.

La femme captive, part du butin réalisé au cours d'une expédition, était une concubine très recherchée ; ses enfants devenaient souvent les héritiers de la classe dirigeante. Presque toujours, le sultan lui même était fils d'une mère circassienne, géorgienne, grecque ou slave, fruit de guerre ou don d'un seigneur. Les hauts dignitaires étaient très souvent issus de ces alliances. Leurs familles devenaient donc les plus puissantes de l’Empire. Cet état de choses fit que les familles chrétiennes des pays occupés hostiles au début à cette opération qui les privait de leurs fils, offrirent leurs enfants avec joie étant sûres que leurs progénitures seront un jour ou l'autre, des hommes riches et considérés, ou des femmes de haut rang II ne fut jamais question de contrainte physique, ni de prosélytisme ardent. La pression des conditions sociales et l'ambition suffirent à persuader presque tous les captifs convertis de se conformer à la piété musulmane.

L'orgueil de la lignée et les fortes loyautés familiales propres aux anatoliens disparaissaient avec la nouvelle classe. La plupart de ses membres nouveaux riches ou nouveaux responsables sachant qu'ils n'étaient que des parvenus partis on ne sait d'où, fils d'esclaves ou de concubines, arrivés à un rang supérieur à celui de leurs ancêtres, ne pensaient qu’à défendre le trône sans lequel ils n'auraient pas été ce qu'ils sont.
cavaliers Spahis

Durant le XVe siècle et presque durant la totalité du XVIe siècle, une prohibition sévère du mariage avait renforcé la discipline des janissaires, mais des dispenses leur furent accordées dans les dernières années de règne de Soliman le Magnifique. Avec ou sans autorisation, les janissaires prirent femmes ou concubines durant le temps de repos et d'accalmie, mais dès l'annonce d'une nouvelle campagne, femmes, enfants sont abandonnés sans pourvoir à leurs besoins jusqu'à leur retour, s’ils revenaient. Il se créa à la longue un état social dont le sultan ne pouvait se désintéresser du fait qu'il s'agissait de familles de soldats, ses « propres enfants », sans aucune attache familiale si ce n'est celui qui les lie au sultan.

Selim II (1556 1574) imposa le célibat pendant les sept premières année de d'activité seulement. Il réglementa en outre, les droits de succession des veuves et des orphelins de guerre.

Selim 1L'autorisation de mariage conduisit un certain nombre de janissaires à créer des foyers et à posséder une famille. Ils obtinrent la possibilité, après chaque année d'activité en garnison ou en campagne, de se livrer pendant l'année suivante, à une activité commerciale, artisanale ou autre, sans pour autant se soustraire aux obligations militaires quelles qu'elles soient. Les autres qui ne vivaient que de leur solde, agrémentée de quelques primes, vivaient chichement à l'intérieur ou à l'extérieur de la caserne. Quand la paix se prolongeait trop longtemps, ils réclamaient une prime compensatrice aux primes de guerre. En cas de refus, ils se révoltaient. Le gouvernement fut toujours impuissant à corriger cette habitude qui tirait ses exigences des traditions de la horde qui avait coutume de tirer sans arrêt ses ressources du produit de ses razzias.

Selim I a failli perdre son trône en 1500 à la suite d’un soulèvement de la milice parce que la paix dans l'Empire avait duré près de trois ans. Il lui a fallu monter une campagne immédiate contre le voisin pour apaiser l’émeute.

Cet état d'esprit survécut à tous les changements de gouvernement qu'il fut pacha, dey, ou sultan jusqu'à la dissolution de ce corps. Ce fut une arme dont les janissaires ne se dessaisirent jamais dans leur lutte contre le pouvoir pour imposer leurs désiratas.

En Algérie, plusieurs deys perdirent leur vie ou leur trône en voulant s'opposer au corps des janissaires, soit en tentant d'y introduire des réformes, tel Hassan Pacha, fils de Kheireddine qui voulait y incorporer ses meilleurs soldats d'origine algérienne, soit comme tant d'autres deys, parce qu'ils ne purent payer la solde ou verser une prime à l'occasion d'un événement particulier (fête religieuse, accession au trône, etc...)


La question "Kulughlis" :
Le problème de l'intégration des Kulughlis dans la société turque et dans la milice en particulier a été de tous temps posé, mais jamais solutionné. A partir de 1623, on commença à s'en préoccuper. L'odjak s'était toujours opposé à l'accès dans le corps des janissaires de ces Kulughlis issus de père turc et de mère algérienne, par contre il admettait les enfants issus de mère chrétienne et d'un père turc. Depuis les campagnes de Malte et de Lepante où les Algériens s'étaient distingués, quelques uns d'entre eux s'étaient glissés dans les rangs des janissaires après leur sortie des écoles militaires instituées pour les enfants de janissaires.

Les Kulughlis, généralement de familles aisées, plus instruits que les janissaires, fils de paysans des campagnes de Romélie ou des plateaux arides d'Anatolie, occupèrent peu à peu les places les plus en vue. Cette situation fit craindre aux janissaires l'incertitude de leur avenir par la perte de leurs privilèges et le déclin de leur suprématie politique et militaire.

Au milieu de l'année 1626, 1.800 janissaires, parmi les zebentout (célibataires), et les vieux Turcs se réunirent dans l'une des casernes de la capitale pour faire revivre et faire respecter les statuts quelque peu délaissés de la corporation des janissaires. Or ils n'admettaient dans la corporation que des nés musulmans et les enfants de chrétiens pris et élevés dans les écoles spécialisées. Ils décidèrent donc de chasser de la milice tous les gradés d'origine algérienne et Kulughlis sous prétexte que leur présence dans le diwan entraînerait petit à petit l'Algérie à se soustraire de l'Empire.

Les janissaires des autres casernes mariés ou célibataires approuvèrent cette décision et se joignirent à eux. On fit du porte en porte pour rassembler les indésirables : Maures, kabyles, Kulughlis fonctionnaires ou membre de la milice (spahis en particulier). On les obligea tous à l'exil. Ceux ci ne s'y opposèrent pas à ce coup de force pensant qu'il s'agissait seulement d'un acte de mauvaise humeur qui se dissiperait sous peu ; ils comptaient sur leurs parents ou amis turcs pour faire fléchir les extrémistes et les amener à une position raisonnable.

Au bout de quelques mois, certains d'entre eux rentrèrent chez leurs parents, pensant que l'affaire était oubliée. Ils circulèrent librement dans les rues, sollicitant de tous comme des hautes personnalités leur intercession en leur faveur. Les janissaires craignant un revirement d'opinion qui irait à l'encontre de leurs intérêts décidèrent de mettre à mort tous les interdits de séjour trouvés en ville. Une rafle opérée dans les maisons et dans les rues entraîna l'arrestation de plus de deux cents personnes. Cousues dans des sacs, elles furent jetées dans les flots battant les rochers du grand môle.

Les rescapés et ceux qui ne s'étaient pas aventurés en ville se regroupèrent dans la campagne, attendant le moment favorable pour en tirer vengeance.

Trois ans après, en 1629, une cinquantaine de Kulughlis réussirent à pénétrer dans la Casbah. Ils occupèrent un quartier, et des remparts firent signe à leurs compagnons que la voie était libre pour accéder au fort. Les janissaires, alertés, ayant mis sous bonne garde toutes les issues, s'attaquèrent aux positions des insurgés. Débordés de toute part, ceux ci préférèrent sauter avec la poudrière à laquelle ils avaient mis le feu que tomber entre les mains de leurs ennemis.

Les janissaires vidèrent leur colère sur tous ceux qui étaient suspectés de complicité laissant, pendant plusieurs jours, planer sur la ville une atmosphère de terreur et d'insécurité. Désormais, plus un "étranger" ne détiendra le moindre commandement jusque vers le milieu du XVIIIe siècle. Dans cette tragédie, le dey n'osa même pas intervenir de crainte que leur fureur se retournât contre lui.



Bureaucratie, Bakchich et zizanies :
Ce changement dans la société se ressentit dans l'administration même. Elle devint de plus en plus bureaucratique, de plus en plus tracassière, de plus en plus cupide où le bakchich était roi.

Les charges de chaouch, kaïds, beys et tant d'autres devenues nombreuses, se payaient très cher. Ceux qui en disposaient en usaient et abusaient pour rentrer dans leurs fonds et tirer bénéfice.

Les beys, comme tous les hauts fonctionnaires, dès la prise en fonction de leur charge, s'empressaient d'y tirer profit grâce à des augmentations de taxes, à des spéculations commerciales (laine, huile, beurre, miel, céréales, etc ...) ; à des opérations administratives dirigées contre ceux qu'on désirait spolier. L'honneur et la fierté du soldat ou de l'administrateur disparaissaient dans des combinaisons malhonnêtes. Il en résulta un accroissement de petits et grands fonctionnaires, et, une plus grande souplesse du pouvoir. Les revenus, toujours insuffisants à satisfaire les besoins de l'Etat tels que l'entretien de la milice, le tribut à verser au dey, les dépenses de la maison beylicale, etc..., exigèrent une augmentation presque permanente de la fiscalité imposée aux chefs de région, et rendirent le bakchich de plus en plus important, un acte ancré dans les moeurs.

Cheikh de tribuLes chefs de région : kaïds, cheikhs, khalifs, à leur tour répercutaient les impositions sur leurs administrés, taillables et corvéables à merci.

Lorsque les populations refusaient de verser les contributions en nature ou en espèces, les goums des tribus makhzen et les janissaires de la garnison la plus proche intervenaient pour appuyer les collecteurs d'impôts. Les tribus makhzen furent, dans cette besogne, un outil efficace au service du bey. Sans l’utilisation de ces précieux auxiliaires comment expliquer qu'une poignée de Turcs : soldats et fonctionnaires aient pu se maintenir pendant plus de trois siècles dans un pays où la population était probablement mille fois plus nombreuse.

Les Turcs disposaient, certes, d'un armement que les autochtones ne possédaient pas, mais ils surent surtout utiliser les tribus, exploiter les zizanies, créer des clans et les pousser les unes contre les autres. Ils oeuvrèrent à briser la puissance des "grands" cheikhs et khalifs en suscitant au sein de la famille des ambitieux auxquels ils prêtèrent main forte contre leurs parents.

La scission établie, le kaïd chef de la garnison turque de la région se chargeait de l'entretenir et de l'exploiter. C'est ce qui se passa chez les Mokrani dans la Médjana, chez les Bou Okkaz dans le Sud, chez les Ben Achour dans le Ferdjioua, etc... A côté de ces anciennes familles dites de "grandes tentes", ils implantèrent de nouveaux vassaux, leurs créatures tirés de familles modestes tels les Ben Gana, les Bou Diaf, etc… Ces derniers appuyés par les janissaires des garnisons locales, finirent peu à peu par prendre racines et se créer une clientèle capable de s'opposer par les armes à l'ancienne féodalité.

« Ces liens de vassalité généralisent une structure féodale qu'ils superposent aux traditions communautaires, et créent une hiérarchie héréditaire, cette fois extérieure à l’odjak, dont les bénéficiaires cherchent à accentuer les prérogatives qu'ils en tirent, tandis que les victimes ne sont nullement attachées au sort qui leur est fait » lit on dans « l'Algérie, passé et présent ».

En plus de ces familles auxiliaires, les Turcs se servirent de zoui auxquels ils consentirent un certain nombre de privilèges dont l'exonération d'impôts, et le droit de collecter des dons en faveur de leur confrérie. Ces zoui jouaient le rôle temporisateur, veillaient au calme et à l'ordre établi dans la région ; les mokadems intervenaient pour régler les différends entre fractions, les litiges entre particuliers, conseillaient l'obéissance aux autorités locales, intercédaient éventuellement en leur faveur auprès des autorités pour un allégement des taxes, une suppression provisoire de certaines corvées collectives, etc...

Grâce à ces procédés : gouverner l'indigène par l'indigène ; diviser pour réduire et effriter les forces adverses ; intervenir ensuite et s'imposer, que les Turcs réussirent à se maintenir en Algérie. Ils eurent à combattre, certes plusieurs soulèvements de certains chefs : les Mokrani et les Bou Okkaz en particulier, qui n'admirent pas toujours qu'on touchât à leurs domaines, à la grandeur et à l'orgueil de leur passé, mais qui finirent par se soumettre, par contre ils ne purent pas toujours mâter les soulèvements populaires, aussi presque toutes les régions montagneuses échappaient elles à leur autorité.